Éco-conduite : pourquoi les gains d'une formation s'évaporent, et ce qui les fait durer

Avec la flambée des prix du carburant, l'éco-conduite revient en tête des priorités des entreprises et des collectivités. Beaucoup ont pourtant déjà essayé, et le scénario est souvent le même : une journée de formation, des conducteurs attentifs, une consommation qui baisse dans les semaines qui suivent… puis, quelques mois plus tard, un retour discret aux chiffres d'avant.
Au moment de relancer une action, la question mérite d'être posée franchement : pourquoi la précédente n'a-t-elle pas tenu ?
Ce que disent les chiffres
Ce constat n'a rien d'exceptionnel, et la recherche le confirme.
Une étude menée au Québec auprès de conducteurs suivis pendant dix mois après une formation de six heures (Barla et al., 2017) a mesuré une baisse de consommation de 4,6 % en ville et de 2,9 % sur route. Dix mois plus tard, le gain en ville n'était plus que de 2,5 %. Sur route, il n'était plus significatif au bout d'une trentaine de semaines.
Chez des conducteurs de bus suivis pendant plusieurs années (af Wåhlberg, 2007), l'effet de la formation était très fort pendant l'apprentissage, mais se transférait mal à la situation de travail : environ 2 % d'économie à un an.
Le même constat figure dans le guide de formation à l'éco-conduite publié en 2009 par l'ADEME et La Poste, à partir de l'expérience de dizaines de milliers de facteurs formés. Le guide est explicite : la formation initiale ne suffit pas, et les gains peuvent se perdre rapidement si rien n'est mis en place ensuite, environ 2 % sur quinze mois. La Poste a répondu par un dispositif de « piqûre de rappel » destiné à entretenir et perfectionner la conduite de ses agents dans la durée.
Le gain existe donc, mais il s'érode. Et s'il s'érode, ce n'est presque jamais parce que les conducteurs ont oublié ce qu'on leur a appris.
Le problème n'est pas le savoir-faire
Les principes de la conduite économique sont connus : anticiper, lisser son allure, exploiter l'inertie du véhicule, éviter les accélérations et les freinages brusques. Les conducteurs professionnels de poids lourds les abordent d'ailleurs régulièrement : leur formation continue obligatoire (FCO) comprend un perfectionnement à la conduite rationnelle.
La recherche va dans le même sens. Une étude publiée en 2017 (Pampel et al.) rappelle que les conducteurs possèdent déjà l'essentiel des connaissances et compétences nécessaires : placés en situation, ils conduisent de façon économe lorsqu'on le leur demande explicitement, et reprennent leur conduite habituelle dès qu'on leur demande de conduire normalement.
Si les pratiques ne changent pas durablement, c'est donc rarement un manque de compétence. C'est que quelque chose, dans le quotidien, empêche d'appliquer ce que l'on sait. Ce sont ces freins qu'il faut regarder en face.
Les freins qui font retomber les gains
1. L'habitude reprend le dessus. Une journée de formation ne remplace pas des années de conduite. Une étude de référence sur la formation des habitudes (Lally et al., 2010) a montré qu'il fallait en médiane 66 jours de répétition, et de 18 à 254 jours selon les personnes, pour qu'un nouveau comportement devienne automatique. Sans rien pour entretenir la pratique après la formation, l'ancien réflexe revient naturellement.
2. Le travail contredit la consigne. Une tournée chargée, un créneau de déchargement à tenir, un retard accumulé en début de matinée : quand l'horaire et l'économie de carburant entrent en conflit, le conducteur arbitre presque toujours en faveur de l'horaire. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, c'est la priorité que l'organisation lui envoie, souvent sans le dire.
3. Le progrès reste invisible. Le conducteur qui fait des efforts ne voit généralement pas leur effet. Aucun retour, aucun chiffre, aucune reconnaissance : l'effort finit par sembler inutile. Dans l'étude sur les conducteurs de bus, l'ajout d'un simple affichage de la consommation dans une partie des véhicules a permis environ 2 % d'économie supplémentaire.
4. Une bonne résolution n'est pas un plan. La simple résolution de conduire plus souplement ne résiste pas au premier embouteillage. La recherche en psychologie montre qu'une intention devient beaucoup plus efficace lorsqu'elle est formulée comme un plan précis, qui associe une situation donnée à une action décidée à l'avance : une méta-analyse de 94 études (Gollwitzer et Sheeran, 2006) lui attribue un effet moyen à fort sur l'atteinte des objectifs.
5. L'encadrement n'a pas pris le relais. Après la formation, le sujet disparaît souvent des échanges quotidiens. Ou bien il ne revient que sous forme de reproche quand la facture carburant grimpe. Dans les deux cas, le message implicite est le même : ce n'est pas vraiment une priorité.
6. La mesure est vécue comme un contrôle. Quand les données de conduite servent à classer les conducteurs ou à pointer les mauvais élèves, la discussion se ferme. Chacun se défend, personne ne parle de ce qui l'empêche réellement de mieux faire.
Ce qui fait durer les gains
Si les freins sont là, c'est sur eux qu'une formation doit porter, et pas seulement sur la technique.
- Partir de la réalité du terrain. Avant la formation, croiser les données disponibles, lues à l'échelle du groupe et sans classement individuel, avec les retours des conducteurs et de l'encadrement. On travaille alors sur les situations réelles du service, pas sur des principes génériques.
- Former au plus près du contexte de travail. Le type de véhicule, le taux de charge, les secteurs d'intervention et les contraintes de circulation changent tout. Des repères techniques n'ont de valeur que s'ils sont reliés à ce que vit chaque conducteur.
- Consacrer un vrai temps aux freins. Au cœur de la formation, chaque conducteur identifie ce qui, concrètement, l'empêche d'appliquer ce qu'il sait. C'est souvent là que l'on découvre qu'une partie de la solution relève de l'organisation.
- Transformer la compréhension en engagement. Chaque conducteur formule une ou deux actions réalistes, précises, qu'il choisit lui-même de tenir. Un engagement personnel et concret vaut mieux qu'une liste de bonnes pratiques.
- Faire vivre le sujet après la formation. Un retour régulier sur les progrès, à l'échelle de l'équipe, des points courts animés par l'encadrement, des rappels programmés comme la « piqûre de rappel » de La Poste, et un bilan quelques semaines plus tard. Sans ce relais, l'essoufflement est presque garanti.
- Lever ce qui dépend de l'organisation. Tournées, créneaux, délais : certains freins ne se règlent pas au volant. Les traiter, c'est aussi montrer aux conducteurs que l'effort est partagé.
Les questions à vous poser avant de relancer une formation
- Qu'est-ce qui a fait retomber les gains la dernière fois ?
- Les conducteurs ont-ils eu l'occasion de dire ce qui les empêche d'appliquer les bonnes pratiques ?
- Nos plannings et nos délais laissent-ils la place à une conduite plus souple ?
- Comment les conducteurs verront-ils l'effet de leurs efforts ?
- Qui, dans l'encadrement, fera vivre le sujet après la formation ?
- Nos données serviront-elles à comprendre et à progresser ensemble, ou à contrôler ?
En résumé
Les gains d'une formation à l'éco-conduite ne se perdent pas parce que les conducteurs oublient. Ils se perdent parce que l'habitude, l'organisation du travail et l'absence de suivi reprennent le dessus. Une formation qui dure est une formation qui s'attaque à ces freins : elle part du terrain, laisse une place réelle à la parole des conducteurs, transforme la compréhension en engagement et se prolonge bien après la journée elle-même.
Sources
- Barla, Gilbert-Gonthier, Lopez Castro et Miranda-Moreno (2017), Eco-driving training and fuel consumption: Impact, heterogeneity and sustainability, Energy Economics
- af Wåhlberg (2007), Long-term effects of training in economical driving, International Journal of Industrial Ergonomics
- ADEME et La Poste (2009), Guide de formation à l'éco-conduite : enjeux, témoignages, méthodes
- Pampel, Jamson, Hibberd et al. (2017), The activation of eco-driving mental models, Cognition, Technology & Work
- Lally, van Jaarsveld, Potts et Wardle (2010), How are habits formed: Modelling habit formation in the real world, European Journal of Social Psychology
- Gollwitzer et Sheeran (2006), Implementation intentions and goal achievement: A meta-analysis of effects and processes
- Ministère chargé des Transports, formation des conducteurs du transport routier (FIMO/FCO)
